LE MÉLANCOLIQUE
Un sentiment profond de la beauté et de la dignité de la nature humaine, la résolution et la force d'y rapporter comme à un principe universel la totalité de ses actes, voilà choses sérieuses qui ne s'accordent ni avec un caractère papillonnant et enjoué, ni avec l'inconstance d'un étourdi. Elles se rapprocheraient même de la mélancolie dans la mesure où ce sentiment doux et noble naît de l'effroi qu'éprouve une âme remplie d'un grand dessein, lorsqu'elle considère les obstacles, les dangers à surmonter, et cette difficile mais grande victoire qu'il lui faut remporter sur elle-même. L'authentique vertu, celle qui s'appuie sur des principes, porte en soi quelque chose qui paraît s'accorder le mieux au caractère
mélancolique, dans le sens faible du mot...Le mélancolique n'est pas ainsi nommé parce que, se privant des joies de la vie, il s'abandonne à une sombre tristesse, mais parce que ses sentiments, s'ils dépassaient un certain seuil ou s'ils recevaient de quelque cause une fausse orientation, le porteraient plutôt à cet état qu'à tout autre. Le mélancolique a surtout le sentiment du sublime. Aussi se montre-t-il très sensible à la beauté dont il attend non seulement qu'elle le charme mais qu'elle l'émeuve en lui inspirant de l'admiration. Ses plaisirs, pour être sérieux, n'en sont pas moins vifs. Toutes les émotions du sublime l'enchantent, plus que les folâtres attraits du beau. Il préfère le contentement à la gaieté ; il est constant et subordonne tous ses sentiments à des principes. Ceux-là sont d'autant moins sujets au changement que ceux-ci sont plus généraux et qu'est plus étendu le sentiment élevé qui domine tous les autres. Car les principes particuliers des inclinations sont soumis à beaucoup d'exceptions et de modifications lorsqu'ils ne dérivent pas d'un principe supérieur. " J'aime et j'estime ma femme pour sa beauté, sa câlinerie et son bon sens." Ainsi parle l'aimable et gai Alceste. Mais si la maladie la défigure, si l'âge la rend maussade et que, le premier enchantement dissipé, votre femme ne vous paraisse pas plus sensée que toute autre, qu'adviendra-t-il de votre inclination ? Ecoutez, en revanche, Adraste, bienveillant et posé, tenir ce langage : " Parce qu'elle est ma femme, je montrerai à cette personne de l'affection et du respect."Quelle noble et généreuse disposition d'esprit ! Ses attraits éphémères disparaissent-ils, elle n'en demeure pas moins sa femme. Le principe noble subsiste ; il échappe à l'instabilité des choses extérieures. Telle est la nature des principes, comparés aux mouvements qui naissent seulement à la faveur de circonstances particulières ; et tel l'homme qui agit suivant des principes, comparé à celui qui n'est pris qu'occasionnellement d'un bon mouvement. Imaginez le secret langage de son coeur : "Je dois secourir cet homme parce qu'il souffre non qu'il soit mon ami, mon compagnon, ou que je le croie capable de me rendre, un jour, reconnaissance de mon bienfait. Ce n'est pas le lieu de ratiociner ni de s'arrêter à des interrogations. C'est un homme, et ce qui arrive aux hommes doit me toucher également."
Sa conduite, se fondant sur le plus haut principe de bienveillance qui soit dans la nature humaine, est absolument sublime, tant par l'invariabilité de ce principe que par l'universalité de son application.
Je poursuis mes remarques. Le mélancolique se soucie peu du jugement des autres, de ce qu'ils tiennent pour bon ou pour vrai ; il ne se fie qu'à son propre discernement. Il est d'autant plus malaisé à le convertir à d'autres pensées que ses mobiles prennent le caractère de principes ; et sa constance, parfois, dégénère en entêtement. Le changement des modes le laisse indifférent. Parce qu'elle est sublime, l'amitié est un sentiment qui lui convient. Si un ami inconstant le délaisse, il ne le délaissera pas pour autant. Il sait respecter jusqu'au souvenir d'une amitié éteinte. Il regarde pour belle la loquacité et pour sublime un éloquent silence. Il sait garder ses secrets et ceux d'autrui. Il considère la véracité comme sublime et ne hait rien tant que le mensonge et la dissimulation. Il nourrit un sentiment élevé de la dignité de la nature humaine, s'estime soi-même et tient tout homme pour un être digne de respect. Toute basse sujétion lui répugne, son noble coeur respire la liberté. Il ne souffre ni les chaînes dorées qu'on porte à la cour, ni les fers pesants des galériens. Il se juge sévèrement, comme il juge autrui. Il lui arrive d'être fatigué de lui-même et du monde.
Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime, traduction de R. Kempf, Paris, Vrin, 1953, pp. 29-31.
Extrait n° 6 : les années d'enseignement à l'université de Königsberg