La soutenance de la quatrième dissertation de Kant intitulée De mundis sensibilis atque intelligibilis forma et principiis (De la forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible) eut lieu le 21 août 1770 ; le jeune Jakob Michael Reinhold Lenz, élève de Kant et futur poète du Sturm und Drang, y assista et composa à cette occasion ce poème :

" C'est une gloire exceptionnelle qui récompense l'homme
Chez qui la vertu demeure auprès de la sagesse,
Le professeur qui pratique et respecte lui-même
L'humanité qu'il professe.

Son œil qui voit juste ne se laisse jamais éblouir
Lui, qui ne flatte jamais la folie en l'appelant sagesse
Et qui souvent démasque pour nous
Ce que nous devons redouter.

Nous aspirerons sans cesse à la sagesse,
Et vivrons comme il nous l'a appris,
En instruisant les autres : et nos enfants
Voudront et devront faire de même.

Vous, fils de la France ! Méprisez donc notre Nord
Et demandez-vous s'il peut produire quelque génie :
Tant que Kant vivra, vous n'oserez même pas
Poser une telle question."

La philosophie de Kant n'est cependant pas sans "risques", en témoigne cette lettre qu'Heinrich von Kleist adressa à sa demi-sœur Ulrike le 23 mars 1801 :

Ma chère petite Ulrike, je ne puis présentement t'écrire très longuement pour quelle raison je me suis décidé à quitter Berlin dès que possible et à voyager à l'étranger. J'ai l'impression de devenir une de ces victimes de la folie, comme la philosophie de Kant en a tant sur la conscience. Je suis dégoûté par cette compagnie et ne puis pourtant m'arracher à ses liens. La pensée que nous ne savons rien ici-bas de la vérité, absolument rien, que ce que nous appelons ici vérité porte après la mort un tout autre nom, et que par conséquent notre aspiration à acquérir un bien capable de nous suivre dans la tombe est stérile et vaine, cette pensée m'a ébranlé jusque dans le sanctuaire de mon âme - Mon unique but, mon but suprême s'est effondré, je n'en ai plus aucun. Depuis lors je suis dégoûté des livres, je me croise les bras et je cherche un but nouveau vers lequel mon esprit avide d'activité puisse enfin se diriger. Mais je n'en trouve pas et une inquiétude intérieure me pousse de-ci de-là, je me rue dans les cafés et les tabagies, aux concerts et aux spectacles, je commets, pour me distraire et m'étourdir, des folies que j'aurais honte d'avouer par écrit, et cependant l'unique pensée qui dans ce tumulte extérieur inflige incessamment à mon âme une angoisse lancinante est celle-ci : ton unique but, ton but suprême s'est effondré - - J'ai voulu me contraindre à travailler, mais je suis écœuré par tout ce qui porte le nom de science. Je ne peux faire un pas sans savoir clairement où je veux aller ? - Ce que je veux, c'est voyager. Ce temps ne sera pas perdu, car je ne pourrais de toute façon pas travailler, ne sachant pas dans quel but. Je veux me chercher un but, s'il en existe un. Si je restais à la maison, il me faudrait me croiser les bras et penser ; alors je préfère aller me promener, et penser. Je reviendrai dès que je saurai ce que je dois faire. Si c'est une erreur, je pourrai toujours la rattraper et elle m'en aura peut-être épargné une autre qui serait irréparable. Je t'ai promis de ne pas quitter la patrie sans t'en avertir et je tiens ma promesse. Si tu veux faire ce voyage avec moi, à toi de le décider. Tu n'auras pas un compagnon bien gai et les frais ne seraient pas non plus négligeables, car mon crédit ne peut s'élever à plus d'un thaler par jour. Mais si tu veux tout de même venir, je t'adresse sans tarder quelques suggestions. Le plus avantageux serait de voyager avec notre propre équipage. Tu pourrais acheter la voiture ici, ainsi qu'un couple de vieux chevaux polonais mis au rancart par les hussards et qui conviendraient au mieux à cet office. Notre domestique d'ici, un homme utile aurait trop de décisions à prendre pour qu'on puisse le faire et brave, nous accompagnera volontiers. Mais en ce cas il y aisément par lettre. Le mieux serait donc que tu te rendes à Eggersdorf et que tu m'écrives quand je dois aller t'y chercher. Si tout cela te semble trop précipité, ne te désole pas, tout n'est pas perdu pour toi si nous faisons un voyage ensemble l'an prochain. Dans ce dernier cas, viens-moi en aide (par l'entremise de Minette, si tu ne peux le faire toi-même) en m'envoyant 3oo thalers. Mais le plus tôt possible, car l'inaction me rend malheureux. J'aimerais partir le premier avril, soit dans huit jours déjà. J'ai l'intention de voyager à travers la France (Paris), la Suisse et l'Allemagne. Je reviendrai peut-être dans peu de temps, peut-être aussi plus tard, mais certainement avant Noël.

Heinrich von Kleist (1777-1811).
 

Extrait n° 13 : la " Critique de la raison pure "

Retour au sommaire