Malgré tout, l'analyse entreprise par Kant dans son ouvrage n'en reste pas moins " caustique " : il y retrace sur un ton particulièrement ironique les deux anecdoctes mentionnées précédemment. Remarquons pour finir que cette critique ne vise pas seulement Swedenborg et ses émules, Kant situant les adeptes de la métaphysique spéculative au même niveau que les visionnaires : " Aux rêveurs de la raison s'apparentent dans une certaine mesure les rêveurs de la sensation, parmi lesquels on compte communément ceux qui ont parfois affaire aux esprits..." confie-t-il dans la première partie desRêves d'un visionnaire, allant même jusqu'à considérer qu' " une illusion cohérente des sens en général est un phénomène beaucoup plus remarquable que les impostures de la raison ".
Kant n'envie donc aucune des découvertes de ces métaphysiciens qui rêvent lorsqu'ils prétendent tout prouver (l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme par exemple), il se contente de redouter qu'un homme de bon sens et de peu de courtoisie leur laisse entendre ce qu'un cocher répondit un jour à Tycho-Brahé lorsque ce dernier pensait pouvoir voyager la nuit à la lumière des étoiles : " Mon bon Monsieur, vous connaissez bien le ciel, mais sur terre vous n'êtes qu'un sot ".
On comprend mieux alors pourquoi il n'est nullement dérisoire de comparer les rêves du visionnaire à ceux de la métaphysique, voire d'expliquer les premiers par les seconds : la constitution d'une métaphysique dogmatique, traitant du monde intelligible, ne demanderait-elle pas cette vision directe des esprits que Swedenborg prétend atteindre ?
Si Kant critique la métaphysique, il ne parviendra toutefois jamais à s'en séparer définitivement : n'avait-il pas déclaré dans ces mêmes Rêves que son destin était d'être amoureux de la métaphysique ? Cette malheureuse histoire d'amour va durer de longues années puisque Kant enseignera la métaphysique durant toute sa carrière universitaire, ces " maudites questions métaphysiques " (celles de Dieu, de l'âme, de l'existence du monde) ne cessant de le tourmenter.
Toute l'originalité de son oeuvre réside dans sa démarche : ces questions ne pouvant pas trouver de solution spéculative, il devenait alors nécessaire de rééduquer sa " maîtresse ", ne voyant plus en elle qu'une simple compagne de sagesse une fois que la raison humaine a reconnu les limites assignées à sa nature.
Cette comparaison entreprise entre les visionnaires du sentiment et ceux de la raison le plaçait dès lors devant cette alternative : le rationalisme métaphysique devait être visionnaire ou critique. C'est cette seconde voie qu'il choisit, faisant de sa discipline la science de la mesure de l'esprit humain et des limites de toute connaissance possible : ne termine-t-il pas cet ouvrage en disant que " la métaphysique est une science des limites de l'entendement humain ".
L'abandon des illusions de la métaphysique dogmatique et des rêves du visionnaire était inéluctable, place allait être faite à la philosophie critique.