LIVRE I

DE LA FACULTÉ DE CONNAITRE
 
 

De la connaissance de soi
 
 

§ 1. Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c'est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu'il ne peut pas dire Je, car il l'a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne 1'expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement.
Il faut remarquer que l'enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu'assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense. - L'explication de ce phénomène serait assez difficile pour l'anthropologue. Remarquons qu'un enfant, dans les trois premiers mois de sa vie, n'extériorise ni pleurs ni rires ; ce qui paraît dépendre aussi du développement de certaines représentations d'offense et d'injustice qui se réfèrent à la raison. - Il se met, dans cette période, à suivre des yeux les objets bruants qui lui sont présentés ; c'est là le fruste commencement du progrès des perceptions (appréhension de la représentation sensible) ; elles se développeront jusqu'à une reconnaissance des objets des sens, c'est-à-dire jusqu'à l'expérience.
Lorsque, cherchant à parler, il écorche les mots, il attendrit sa mère et sa nourrice : elles le cajolent, l'embrassent sans cesse, le gâtent en exécutant ses moindres volontés, jusqu'à en faire un petit tyran ; cette amabilité de l'être humain pendant le temps où il se développe et devient homme doit être mise au compte de son innocence et de la franchise de toutes ses expressions encore fautives où il n'y a ni secret ni méchanceté ; il faut aussi rappeler le penchant des nourrices à choyer une créature qui dans la câlinerie s'abandonne entièrement à la volonté d'autrui ; on lui fait alors la faveur d'un moment de jeu, moment heureux entre tous où l'éducateur se délecte de tant de charme, en se faisant lui-même, pour ainsi dire, enfant.
Cependant le souvenir des années d'enfance ne remonte pas jusqu'à ce moment-là : ce n'était point le temps des expériences, mais celui des perceptions dispersées, non encore réunies sous le concept de l'objet.

Anthropologie du point de vue pragmatique, traduction de Michel Foucault, Paris, Vrin, 1988, pp. 17-18.

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