
Emmanuel Swedenborg (1688-1772), philosophe et mathématicien suédois, membre de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg.
Lorsqu'un de ses anciens étudiants, un officier danois, lui parla de cet homme, Kant décida de réunir des informations afin d'établir une liste de témoignages. Il écrivit même à Swedenborg mais n'eut point de réponse. Il demanda alors à l'un de ses amis d'aller rendre visite à ce visionnaire à Stockholm. Voici ce que celui-ci entendit de la bouche du théosophe : " Dieu m'ayant prêté la faculté de communiquer à loisir avec les âmes des défunts, je peux en fournir des preuves à tout le monde."
Un orfèvre prénommé Croon réclamait à Madame Harteville, veuve de l'ambassadeur de Hollande à Stockholm, le paiement d'un service en argent que son époux avait commandé. Connaissant bien le caractère ordonné de son feu mari, la veuve était persuadée que la note avait été réglée, mais elle ne parvenait pas à retrouver le reçu. Inquiète (il s'agissait d'une somme importante), elle décida de s'en remettre à Swedenborg : s'il avait bien ce pouvoir extraordinaire de communiquer avec les morts, ce que tous s'accordaient à dire, il aurait bien l'amabilité de se renseigner auprès de son mari sur le sort de cette quittance. Le suédois ne se fit pas prier pour répondre à cette requête : trois jours après fut organisé chez cette dame une petite réception autour d'une tasse de café. Swedenborg s'y rendit en affirmant de sang-froid qu'il s'était bien entretenu avec le défunt. La dette avait été acquittée sept mois avant sa mort et le reçu se trouvait dans une armoire à l'étage supéreur. La dame objecta que cette armoire était vide, mais Swedenborg répliqua que - selon les propos de son époux - si l'on tirait à gauche un tiroir, une plache apparaissait qu'il fallait aussi retirer : là se trouvait un compartiment secret contenant une correspondance tout aussi secrète avec la Hollande ainsi que la quittance. Tout le monde se précipita à l'étage, on ouvrit l'armoire, on fit ces manipulations et l'on découvrit le compartiment secret dont la maîtresse de maison ignorait l'existence, avec tous les papiers en question, au grand étonnement de toute l'assistance
.Une autre histoire qui se déroula à la fin du mois de septembre 1756 acheva de convaincre Kant.
Swedenborg se trouvait à cinquante milles de Stockholm chez un marchand du nom de William Castel qui l'avait invité lorsqu'à 6 heures de l'après-midi ce samedi, il pâlit subitement, déclarant qu'un incendie venait de se déclarer au Südermalen de Stockholm et avait détruit la maison de son voisin et menaçait la sienne. A 8 heures, il s'écria tout joyeux : " Dieu soi loué, l'incendie s'est éteint à proximité de chez moi ! ".
On informa de cette histoire le baron Johann Frederik von Kaulbers, commandeur de Göteborg. Celui-ci convoqua le lendemain Monsieur de Swedenborg et l'interrogea au sujet de cette affaire, lui demandant de décrire précisément l'incendie.
Un courrier venu de Stockholm deux jours après rendit compte de cet incendie dans les termes mêmes du visionnaire
.Ces histoires relatées par Kant dans une lettre à Charlotte Amélie von Knobloch qui lui demande des explications ne doivent cependant pas faire écran : s'il les reprend comme étant dignes de foi, il ne cache pas néanmoins son embarras car elles lui posent problème. Si Kant a d'abord cru aux esprits, il n'y a là rien d'étonnant : en effet, dans ce XVIIIe siècle où pullulaient voyants, magnétiseurs et alchimistes, nombre d'entre eux maîtrisaient réellement l'art de l'hypnose tandis que d'autres n'étaient que de vulgaires charlatans. Cependant, il fut très vite persuadé que Swedenborg se contentait de faire courir des histoires fantaisistes. Pour le réfuter, il n'avait pas hésité à acheter à prix d'or son livre Arcana caelestia (Secrets célestes). Il découvrit alors huit volumes pour le moins " insensés " dont il s'attache à faire la critique dans la seconde partie des Rêves d'un visionnaire expliqués par des rêves métaphysiques.
On peut alors mieux comprendre pourquoi cet ouvrage parut chez Jacob Kanter à Königsberg en 1766 sans nom d'auteur : Kant devait évidemment ressentir quelque gêne à s'occuper d'un personnage aussi " fumeux "... A cet égard, on y trouve bien des formules qui traduisent cet embarras, notamment celle-ci : " On demandera peut-être ce qui a bien pu me pousser à entreprendre une tâche aussi déconsidérée que celle qui consiste à répandre des contes qu'un homme raisonnable hésite à écouter patiemment, mieux, à en faire le sujet de recherches philosophiques ". A cette interrogation, Kant donne une réponse toute teintée de mélancolie : découvrez-la dans l'extrait n° 9.